Penser l’après

Des jeunes âgés de 15 à 20 ans, lycéens ou étudiants, racontent l’état d’incertitude dans lequel ce reconfinement les a plongés. Ils ont entre 15 et 20 ans, l’âge de l’incertitude. « Je doute de mon orientation, de mes choix d’amis et d’amours, parfois même de mes goûts ou de mes envies », témoigne ainsi Nathan, 17 ans, en 1re dans un lycée du Vaucluse. Après un an de crise sanitaire – mais deux années scolaires affectées –, ce sentiment est monté d’un cran. « On entend les adultes hésiter, les politiques et les médias se contredire, l’école rouvrir puis refermer, rapporte Manon, en 2de dans un internat à Vannes. C’est pas parce qu’on a 15 ans [son âge] qu’on ne perçoit pas le flottement général. C’est simple, aujourd’hui, je ne suis plus sûre de rien… et c’est valable pour tout ! »Le reconfinement scolaire, annoncé le 31 mars, n’a pas vraiment surpris ces adolescents qui, en préambule des témoignages qu’ils nous ont livrés, se définissent comme « privilégiés » ou « à l’aise » – ce sont leurs mots.

Des jeunes inscrits dans un parcours de formation, bénéficiant d’une chambre (voire de leur propre logement pour les plus âgés), d’une famille sur laquelle s’appuyer et de parents en activité – professeurs, infirmiers, employés…« En terrain connu »« Cela faisait des jours qu’on entendait parler de classes fermées à cause du Covid, alors quand le président a annoncé que ça fermait partout, on a presque été soulagés », raconte Coline, 16 ans, en 2de dans les Hauts-de-Seine. « Rien à voir », dit-elle, avec le « choc » du premier confinement, en mars 2020 : « Aujourd’hui, on est en terrain connu pour les cours à distance, même quand ça bugge… »Reste à comprendre, pour des jeunes en demande de liberté, les « contours » de cette pause. « Un reconfinement sans limitation des sorties dans le temps, alors que les journées s’allongent, soyons honnêtes : on le vit plus comme un premier pas vers le déconfinement que comme un tour de vis ou un retour en arrière », témoigne Zaï.

L’étudiante en théâtre à Paris ne se sent pas « tranquille » pour autant :« On nage en plein paradoxe, dit-elle. On nous répète que l’épidémie flambe, on voit partout autour de nous le cercle des malades ou des cas contacts se rapprocher et, pourtant, on sort, sans le stress des contrôles policiers, sans garder l’œil sur la montre. »Alex, lycéen en 1re dans l’Essonne, parle, lui, d’« injonctions paradoxales » : « Toute la France est officiellement reconfinée, mais on peut traîner dehors, et ce, au nom de la responsabilisation de chacun. Je cherche encore la logique ! » Si, pour les vacances, il a franchi la limite de déplacement de 10 kilomètres, c’était « uniquement » pour rejoindre son père, installé à Limoges. Un « bol d’air », dit-il. « Le reste du temps, je ronge mon frein en attendant que les musées et les cinémas puissent rouvrir, je sors marcher, je lis beaucoup… Je ne me suis pas senti seul au premier confinement, ni même au deuxième. Mais au troisième, ça commence à peser. »C’est aussi ce que laisse deviner Félix, 20 ans. Avec seulement deux « vraies sorties » en un an, sa vie amicale s’est réduite « au minimum », explique l’étudiant en mathématiques à Lyon. Les rencontres par écran interposé, « ce n’est pas [son] truc » : « Je passe déjà entre quatre et six heures par jour à étudier sur l’ordinateur. Je fatigue… Même les jeux vidéo, une valeur sûre, m’attirent de moins en moins. » Au premier confinement, il avait rejoint le domicile familial à Blois. Cette fois-ci, il a hésité : « Ici ou là-bas, c’est toujours la crise. »« Un peu fébrile »Zaï, elle, n’aurait pas eu de « cas de conscience à bouger », mais elle a préféré rester à Paris pour réviser. « Avec les bibliothèques fermées, la difficulté à travailler en groupe, c’est dur…

Le semestre est passé trop vite ; de “visio” en “visio”, j’ai un peu perdu le rythme. » Clara, 19 ans, étudiante elle aussi dans la capitale mais « en psycho », a laissé derrière elle sa « coloc » pour retrouver ses parents installés à côté d’Orléans. « Ma vie sociale, à Paris, c’est le néant, lâche-t-elle. Au moins, à la campagne, on se retrouve entre amis des villages alentour. On se pose dans un parc. On respire un peu… »Le port du masque, les gestes barrières, Manon a le sentiment de les « appliquer à la lettre ». Comme tous les adolescents interrogés, elle explique résister aux « sirènes des fêtes », voir « toujours » le même groupe d’amis, en « petit comité » et/ou « en extérieur ». « On s’adapte dans notre vie amicale, on s’adapte dans notre vie scolaire. L’ambiance est moins oppressante qu’il y a un an, mais ça me rend quand même un peu fébrile. »Dans les rangs étudiants, on partage le constat, mais on confie aussi prendre « quelques libertés » avec les règles. « L’an dernier, quand l’été est arrivé, on avait pour nous les bars et les restos d’ouverts, observe Laurent, 18 ans. Là, on finit souvent la soirée dans de petits apparts. Pour peu qu’on picole un peu, les gestes barrières tombent. » Etudiant en lettres à Bordeaux, fils unique d’une mère commerciale, en rémission d’un cancer, il ne cache pas « culpabiliser ». « Je prends mon repas seul, j’ouvre toutes les fenêtres, je reste un maximum dans ma chambre. Sans être sûr de ne pas l’exposer. »La vaccination – récente – de sa mère l’a « un peu » rassuré. Pour lui, il n’y est pas opposé : « Ça nous permettrait de bouger à nouveau, au moins en Europe », espère-t-il, lui qui « rêve d’Erasmus ».

Zaï, l’étudiante parisienne, dit attendre son tour. « Si je pouvais me faire vacciner tout de suite, je le ferais. Pour contribuer à l’immunité collective, mais aussi pour pouvoir de nouveau faire des projets. »Une question emporte toutes les autres : comment imaginer l’été qui vient et, dans son sillage, l’année scolaire ou universitaire d’« après » ? « “On ne va jamais s’en sortir” : cette petite phrase, je l’entends dans toutes les bouches, relève Zaï, et c’est vraiment propre à ce nouveau confinement. » « Le fatalisme s’installe, témoigne aussi Alex. On devrait être à l’âge de toutes les découvertes, et on procrastine, on tue le temps… Avec les variants [du SARS-CoV-2], je n’ose même plus m’imaginer d’issue. C’est aussi une façon de ne pas être déçu. »S’ils s’interrogent, unanimement, sur les effets de la crise sanitaire sur leur parcours scolaire, ils ne s’imaginent pas, avec l’arrivée des « beaux jours », ailleurs qu’en classe ou en « amphi ». « C’est peut-être le seul effet positif de la période, conclut Alex, que de nous avoir rappelé où est notre place. »

Le Monde, mardi 27 avril 2021

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