douce france

Alors que l’on a le choix en ce moment de mourir à petit feu loin de la société ou de mourir, pour une partie seulement d’entre nous, d’insuffisance respiratoire, la lecture du courrier international n°1576 peut donner un bel exemple de la place de notre beau pays, place dont nous avons du mal à avoir une idée pertinente, nous les Français…
Sur la page de gauche, un bel article allemand d’origine intitulé « Pourquoi y-a-t-il de plus en plus de Français antivaccins ? ». La journaliste de Die Zeit dresse un portrait entre deux de ces Français râleurs qui refusent le vaccin (l’article date du moment où seuls 40% de nos concitoyens voulaient se faire vacciner), tendance qui n’a d’ailleurs pas attendu le Covid puisque les Français sont souvent réticents à la vaccination en général…. Elle n’a pas l’air de s’en réjouir mais cite quand même Libération questionnant « Peut-être avons nous le peuple le plus débile de la terre.. » et précise que « les Français sont les Européens les plus méfiants envers leurs dirigeants ».. Intéressant ! On nous ressert encore une fois le couplet sur Astérix, sur ce magnifique râleur que fut Jean Pierre Bacri, bref si tu es Français, tu râles…. Oui , ok ! Sauf qu’on passe vite du râleur au collabo… Un beau dessin du grand Plantu nous le rappelait voilà 15 jours :

Je sais pas vous mais j’en ai un peu marre de ce râlisme à la française… D’abord c’est pas parce qu’on gueule tout le temps qu’on est un modèle.. Les réseaux sociaux en plus, on passe son temps à critiquer la critique de la critique et on passe à côté de ce qui peut nous faire du bien.. simplement voir le bon côté des choses… Oui on vit une époque complexe, mais avons nous des armes bien humaines pour vivre l’isolement ? Pas le véritable isolement des vieux qui restent dans leur chambre et parlent aux murs… L’isolement de rester chez soi en famille, de bosser à travers un écran, qui nous laisse sortir respirer quand même…On a les armes… Mais tellement attachés à la consommation de tout, matériel et relationnel, quand on ne consomme plus et qu’on est seul face à soi-même que l’on fuit à coup de consommation, c’est sûr, ça fait mal !
Du coup l’article de droite dans ce numéro du courrier international fait beaucoup de bien.. Article d’un journaliste italien du 1er janvier partant du principe que l’Angleterre nous quittant, on peut se délester de l’anglais !!!! « maintenant que les Anglais font bande à part, pourquoi la lingua franca de l’Union européenne devrait-elle rester l’anglais ? Cela ne vous semble pas absurde ? »… Messieurs les Français-toujours-mécontents-que-la-France-c’est-toujours-les-plus-idiots, tenez vous bien : « c’est surtout le présent qui plaide en faveur d’un retour du français à la première place des langues de l’Union.Qui est en effet le plus grand romancier vivant ? Michel Houellebecq. Qui est le plus grand historien de l’art en vie ? Jean Clair. Sont français – ou en tout cas écrivent en français : Edgar Morin, Milan Kundera, Régis Debray, Pascal Bruckner, Bernard-Henri Lévy, Catherine Millet, Alain Finkielkraut, Emmanuel Carrère, Eric Zemmour, Michel Onfray, Amélie Nothomb, Fabrice Hadjadj, mais aussi le cardinal Sarah, qui porte l’espérance catholique. ».. Bon.. la liste est pas forcément super attachante, il y en a même dans le lot qui sont assez vomitifs, mais bon…. Le journaliste glisse ensuite dans une critique italo-centrée pas très agréable… Surtout quand on aime l’Italie, sa culture, sa langue…. Mais la suite nous fait du bien : « le français d’Europe nous permettrait d’être plus crédibles : comment peut-on se dire en effet européen quand on parle la langue de ceux qui ont refusé l’Europe ? Le choix de cette langue, nous permettrait également d’être plus intelligents en nous rapprochant des esprits les plus brillants du moment. »
Oui la France a collaboré
Oui la France a massacré
Oui la France a mis en esclavage
Oui la France et les Français ont accumulé les erreurs
Mais doit-on , comme l’ambiance nous y pousse, résumer chacun à la somme de ses erreurs ? Moi, prof je dois être « bienveillant », c’est à dire regarder tout élève comme un petit poussin innocent et forcément traumatisé.. Mais la société montre à ces mêmes petits poussins que dès qu’une tache apparaît sur le blanc du drapeau c’est le drapeau entier qui part à la poubelle….Nos réseaux sociaux qui ne commettent jamais d’erreur, c’est bien connu, emportent tout le monde par la rumeur d’une erreur et condamne à l’infamie, sans autre forme de procès ???
Bienveillance ici, incorruptibilité là ? Le dernier qu’on a appelé incorruptible, c’était Robespierre.. A qui le tour ?
Reconnaître ses erreurs, c’est le B-A-BA dans notre civilisation, même avant les chrétiens et leur foutue culpabilité, d’ailleurs bien héritée des pratiques judiciaires romaines…
Existe-t-il autre chose derrière l’erreur ? Notre ambiance toute à la morale de nos Français(e)s râleurs(ses) nous plonge vers un non irréductible… Mais , bien entendu, le jour où les râleurs eux mêmes seront dans l’erreur, il faudra faire marche arrière et être bienveillant…
« Salut à toi Dame Bêtise, toi dont le règne est méconnu ».. Merci Jacques !

Où ? Who ?

Fin d’année.. Bien des choses ont changé depuis le 18 décembre 2019…
Ce qui me reste particulièrement de ces dernières semaines c’est l’espèce de spleen dans lequel les élèves nagent entre boulot, les « on a plus de vie, Monsieur ! », les choix à faire, les obstinations et les résultats, les soupirs et les endormissements… Comment te laisser dire « je vais en médecine » si, quand tu es aux taquets, tu es à 14….? Comment ne rien te dire quand on voit que tu as des capacités ici alors que tu t’obstines à vouloir faire des matières dans lesquelles tu ne réussi pas ? Comment rester de marbre quand tu fous rien de rien alors qu’on voit tant de qualités gâchées….? Pourtant, les élèves de terminales avec qui je travaille (ce ne sont pas « mes » élèves. DDHC, art 1 : « libre ») sont conscients de beaucoup de choses, du point de vue boulot, du point de vue caractère… Mais on est tous embarqués dans des discours… Discours des écoles. Discours des « spécialistes de l’orientation ». Discours des parents. Discours des professionnels… Genre « en ce moment dans telle branche, il y a du boulot, trop facile d’en trouver »… Et si tu fais partie de la minorité qui n’arrive pas à trouver du boulot dans cette branche là, si tu présentes mal, si tu sais pas te vendre.. oualou, tu passes pour un idiot !
Dans les sciences humaines, il est une manière de parler qui devrait être plus souvent entendue : celui de la « construction »… Tu te construis… Et tu construis ce que tu deviens :change de perspective, ce n’est pas prendre la file, mais construire ce que je veux être… Construire ce que je vais donner dans mon boulot… et c’est assez simple car en fin de compte (et non pas « au final ») les employeurs cherchent deux types d’employés : les esclaves et les génies… Les esclaves sont une grande proportion d’entre nous : on leur demande de faire une tâche et c’est tout, cherche pas plus… On va me dire que esclave c’est pas le mot.. ok.. Machine ? Oui parce que ce genre d’emploi c’est le candidat type pour une mécanisation-automatisation… Le « serreur » de boulons à la mode Charlot-dans-les-temps-modernes…. Le chargé de mission de n’importe quelle administration. Le/la secrétaire a qui on demande surtout d’apporter le café (chose infaisable sauf à un robot mêlant cafetière et drone…)… L’employé de banque, supermarché, centre d’appel, bureau etc… Le prof qui applique les programmes ???? Fais ton job et ferme la.. Car si tu la fermes pas, un jour, tu seras remplacé par une machine. Le prof sera remplacé par une machine ?.. ça semble impossible quand on pense à un prof qui fait vibrer ses troupes… Mais c’est drôlement plus envisageable quand le prof en question (car ce peut être le même, oui, oui…) est un super soporifique… Voilà donc le premier type d’employé que cherchent les employeurs… Le second type ce sont les génies.. C’est à dire que parfois, (oui il faut que je vous avoue, il y a moins de génies que d’esclaves) les employeurs cherchent des gens qui sont spécifiques, spéciaux, particuliers, originaux…. Et l’originalité ça se cultive. Faut il absolument se balader avec une plume dans le dos, le masque sur les yeux ou un mélange très trash de modes vestimento-comportementales…? Pas forcément. On en revient aux données de base de notre capitalisme libéral. Si l’individu est unique, cultive ton unicité… Ne cherches pas à suivre ou subir les formations qui feront de toi une machine mais au contraire, suit les formations qui vont te construire comme un individu original. Associer les maths et la physique, c’est classique. ça t’amènera à être un esclave-laborantin, un esclave-ingénieur…. Mais associer maths et arts, ça donne des combinaisons beaucoup plus originales….
D’ailleurs, les maths, c’est un règne hypocrite…. Tout le monde sautille en disant « les maths, les maths » comme ceux que de Gaulle imitait disant « l’Europe, l’Europe »… En fait de maths, et c’est ce qui provoque l’insomnie des collègues, on forme des gens sur des objets qu’ils n’auront plus à toucher par la suite, puisque on ne garde des maths, dans la vie économique, que les 4 opérations et les pourcentages…. La logique des maths appliqués dans la vie économique et sociale c’est l’équilibre budgétaire… Un peu faible pour ce qui peut être un véritable univers artistique… Tout ce qui reste des envolées vertigineuses et de l’organisation de l’univers, c’est une soustraction…
Et à côté de ça, il faut mener sa « vraie » vie : relations sociales, amicales, amoureuses, passions sportives, artistiques, intellectuelles, manuelles et surtout la vie spirituelle (affiliée ou non à une religion) ce que certains nomment la « vie intérieure »…..
N’oublions pas ce que disait le sage (évocation d’une parole d’expert toujours inexistant, argument de chiotte, mais tellement utilisé) : « Le chemin est tracé par celui qui chemine » … Entre deux exos, prenez le temps de vous redire cette phrase.. elle est pas si bête qu’elle en a l’air… Et j’en suis presque à la détourner en disant « le chemin n’est tracé que par celui qui chemine »….
Votre boulot vous le construisez dès aujourd’hui, par les qualités humaines et intellectuelles que vous avez et que l’enseignement que vous suivez vous permet de développer. Les recettes existent, mais la recette n’est jamais universelle ni absolue quand il s’agit de l’humain… L’école ne devrait servir qu’à cela : développer ce qu’est chacun, alors qu’elle est essentiellement une usine à formater, d’où le « hey ! Teacher !…. »

orientation

ECONOMIE
Pour ceux qui n’auraient pas encore trouvé des infos sur les CPGE en ECO voilà quelques renseignements rapides…. le TRES OFFICIEL….la page d’INFOPREPA et un montage rapide sur la filière ECG de chez Thotis… : ICI
Connaissez vous la prépa D1.. Il n’y en a pas des masses, c’est assez récent, mais paraît-il, ça a la côte, prépa droit-éco.. accessible avec spé Math/SES/HGSP.. à voir LE SITE

SCIENCES POLITIQUES
dans la ville-monde : PARIS, noblesse oblige
les IEP de PROVINCE, la qualité de vie en plus
BORDEAUX
, LYON et bien entendu AIX

prendre le temps

prendre le temps de réfléchir, je ne vois rien de plus anachronique aujourd’hui… Qui réfléchit dans tous les papiers qu’on nous met sous les yeux embués après ces attentats ? Chacun tire la couverture à soi et le manège continue. Il faut bien le dire, réfléchir n’est pas l’activité la plus répandue parmi nos contemporains, mais comme c’est mon métier, que je le fasse bien ou pas, je vais essayer de me mettre au travail. Voilà donc le résultat de cette réflexion…
L’assassinat d’un collègue clairement motivé par son activité pédagogique en fait un martyr de la cause, cela est évident et ne peut susciter aucune contradiction. Son activité est bien orientée vers la liberté d’expression : il n’est pas mort parce qu’il avait prêché la haine ou la discrimination. Là dessus on a du mal à ne pas crier avec la foule.
C’est en rentrant dans les détails que les choses se décantent… Qui de nous ne connaît un collègue vivant dans ces conditions ? Même si je suis très loin de ces conditions d’enseignement, je sais les difficultés autrement que par les infos des médias quand ça explose (information-spectacle à vomir.. mais manifestement, on aime ça !) . L’abandon de l’Etat est réel et les profs et instits se retrouvent parfois seuls représentants de cette « puissance publique », inexistante dans certains territoires… Cela crée des ambiances très spécifiques dans les établissements et je ne jetterais pas la pierre aux collègues qui ont peur.
Comment Samuel Paty a été repéré et ciblé ? Les réseaux sociaux ! Jusqu’à quand attendra-t-on pour brider ces outils de liberté/oppression… De telles armes aux mains de Hitler et Staline auraient assuré une tranquillité extraordinaire aux régimes totalitaires ! La diffusion à grande échelle du bavardage a un effet encore plus délétère que le comique sans limite : des affirmations de café du commerce sentant le pastis usagé deviennent des « opinions ». Quand on réfléchit avec la bouche, on n’affirme ni notre liberté ni notre dignité d’être humain. On ne voit pas monter une ambiance de méfiance où chacun est dans son réseau sans grande ouverture vers le tout autre, forcément dérangeant..
On n’en a pas fini de redéfinir encore et encore les contours de la laïcité. Qu’on soit bien d’accord, celle-ci a été une arme de lutte contre les catholiques à la fin du XIXe… Catholiques qui étaient partout dans le pouvoir, l’armée, etc… Mais depuis plus d’un siècle, après des combats idéologiques, mais aussi physiques, le catholicisme a accepté la laïcité, voire même la défend. Car pour un catholique, échanger son expérience sur Dieu avec quelqu’un d’une autre religion ne pose pas de problème. La lecture de la presse étrangère nous amène à constater qu’il en est de même chez les musulmans et dans les autres religions.La laïcité va plus loin que cette tolérance religieuse, certes ! Mais les derniers ouvrages du trio Ricard-André-Jollien nous montrent que l’on peut échanger sur sa vie spirituelle quelle que soit sa religion ou sa non-religion. Mais là encore, on ne parle pas d’ouverture spirituelle. La laïcité c’est ne pas prendre en compte les affaires religieuses dans les affaires légales. S’il y a des associations religieuses elles ne sont pas spécifiques par rapport aux autres associations réunies sur d’autres critères que le religieux…D’où le point suivant.
Peut-on vraiment parler de « droit au blasphème » ? Je considère cette expression comme le « droit au crime de lèse-majesté »… Je ne comprends pas qu’une autorité laïque pour qui la religion n’entre pas en ligne de compte, se mette à parler de blasphème… Insulter Jésus Christ, cela ne veut rien dire pour des gens qui n’y croient pas… D’ailleurs, qui réagit aux caricatures de Jésus ? Plus personne… Quand vous regardez de près, vous entendez les chrétiens dire, » non ça ne me fait pas rire », « c’est exagéré », « ils pourraient dessiner autre chose »… A-t-on parlé de blasphème lors de l’affaire de « la dernière tentation du Christ » ? Bien sur que non ! Seuls les croyants peuvent parler de blasphème. Pour les non croyants c’est une opinion, une insulte… Mais elle ne peut viser que les gens, pas la divinité !
Maintenant, le point de vue de la caricature ou de l’insulte est un autre sujet. Je n’ai jamais vraiment apprécié l’humour de Charlie… J’ai toujours trouvé qu’ils allaient trop loin, que les propos étaient outranciers… quand on parle des « caricatures de Mahomet », de quoi parle-t-on..? De ce Mahomet dessiné par Cabu qui se prend la tête dans les mains en disant « c’est dur d’être aimé par des cons ».. J’avoue, celle là me plaît beaucoup.. Et on pourrait la décliner avec Jésus, Moïse, Marx, Rousseau, De Gaulle etc…Parle-t-on de ce personnage enturbanné, nu avec une étoile dans le cul ???? Je dois avouer la difficulté à rire devant ce cul étoilé, qu’il ait un turban, une kippa, ou une croix sur la tête. Donc je suis très circonspect avec cet humour anarcho-libertaire qui existe depuis fort longtemps, qui est presque une tradition urbaine voire parisienne. Et ce n’est pas parce que au milieu d’une foule d’illustration à faire vomir, se cache à l’occasion une idée géniale, que je vais être un adhérent fervent…N’empêche… Aucune sorte d’excuse ou de prétexte là dedans : l’humour de Charlie ne me plaît pas mais Charlie a le droit de dessiner ce qu’il veut, c’est la liberté d’expression.
Cette liberté d’expression n’est pas totale : elle est , comme toute liberté, bornée par la loi : pas d’appel au meurtre, pas d’appel à la discrimination. Si les caricatures correspondent à une discrimination, ça se plaide et ça a été fait. Je ne vois pas en quoi dessiner les couilles de Mahomet, ou de Jésus, ou de Moïse ou de Vishnu peut faire avancer les affaires ??? D’ailleurs, insulter le président de la République ou sa femme ou le maire ou quiconque, je ne vois pas non plus en quoi ça peut faire avancer les choses… que ce soit la situation politique ou même la liberté… Insulter est un droit… Dans la rue, insulter c’est le début d’une bagarre. En conférant à l’insulte le droit d’expression, je ne sais pas quel chemin on prend… La liberté d’expression est-ce la liberté d’insulter ? Oui ! Dans la rue ça se termine en baston, et c’est ça que font les nazislamistes : « tu parles mal, tu mérites la mort ». Ce qui se passe dans la rue, n’est pas forcément acceptable, on voit la nuance : on peut insulter, mais on peut pas mal réagir.. alors que l’insulte est faite pour humilier l’autre, on ne laisse pas à l’autre la possibilité de réagir avec la violence initiale qui vient de la rue. De ce point de vue, on est en pleine « démocratisation » : les habitudes de la rue pénètrent les habitudes des « caves » comme disait Audiard… La liberté d’expression, du point de vue de ma pratique, c’est le respect de l’opinion personnelle. Pouvoir dire que les décisions prises ne sont pas les bonnes, que les idées à la mode sont dénuées d’intérêt, c’est laisser chacun exprimer son idée. Si dans un établissement, on ne peut pas dire que le Coran a été réuni un siècle après la mort de Mahomet, que ces textes sacrés, comme tous les autres textes sacrés, ont une histoire, un contexte, des interprétations variables… Là, pour le coup, il faut faire la révolution… Mais ce n’est pas en disant que Mahomet aille se faire enculer qu’on fera la révolution : ce n’est pas la révolution, ça, c’est de la provocation. Et la provocation c’est ingérable.. la révolution aussi d’ailleurs ! Devant le montée de l’extrémisme religieux, on doit aider les victimes, les premières victimes qui sont les musulmans eux-mêmes : discuter avec eux, leur donner des lieux pour développer la critique des textes, prier avec eux, pourquoi pas…. Cela se retrouve dans ma pratique professionnelle…
Car je dois enseigner la liberté d’expression, c’est mon métier. D’ailleurs, c’est le seul moment où on se souvient que l’école n’a pas été créée pour former des ingénieurs, mais pour former des citoyens… Avec des épreuves d’HG qui ne comptent que pour 5% du bac, on est en pleine hypocrisie : les valeurs c’est pour les médias, à l’école gardons que ce qui est utile, les maths et la physique… J’aime à penser que si on stressait moins pour les études-formations et qu’on se concentrait plus sur études-citoyenneté, on en serait pas là…. La liberté d’expression, bien entendu ce sont des choix pédagogiques. Mais c’est avant tout une attitude générale. Le prof (attention caricature) ancien premier de la classe, qui a bien réussi ses concours, qui a bien été humilié par ses enseignants universitaires, qui a réussi à s’en sortir parce qu’il est bon, que fera-t-il ? Il reproduira le schéma de l’école où celui qui sait pose les questions aux ignorants.. Et les humilie ! Et l’histoire géo est la meilleure matière pour cela : comment ? tu ignores où est Vaduz ? Samuel Paty n’était pas de ce style là, les témoignages de ses élèves l’ont bien mis en avant : ouvert, investi, à l’écoute… Manifestement, le stade 0 de la liberté d’expression c’est de soi-même l’établir dans sa classe… Et ce n’est pas facile dans un établissement abandonné par la République. Mais ce n’est pas évident non plus dans un établissement où sont scolarisés les fils de ministres ou de notables… La tension sociale existe partout, et dans les catégories sociales plus aisées, d’autres freins existent, d’autres tabous existent… Ce n’est pas parce que c’est plus facile, que l’on a rien à faire… Être ouvert aux réflexions des élèves, à leurs erreurs, c’est le début. C’est implanter non pas des principes mais des pratiques. On a tous à le faire dans nos classes. Et j’ose croire qu’on le fait à peu près tous ! Au delà de cette ambiance que l’on peut ou pas créer (parce que les élèves et l’ambiance globale le permettent ou non), on a des choix pour aborder les sujets… Samuel Paty a choisi les caricatures (mais notez bien que personne ne nous les a montrées, ces caricatures de Mahomet, il y en a des tonnes sur google images) pour son travail sur la liberté d’expression, et ça devait bien marcher puisque ce n’était pas la première fois qu’il les montrait. Je n’aurais pas fait ces choix là. Par peur ? Si vous voulez le croire, croyez le ! Mon avis est déjà écrit plus haut : je n’apprécie pas cette entrée dans le sujet. Je sais que dans les choses humaines, y compris la médecine, les extrêmes permettent souvent de comprendre les situations qui le sont moins… Donc c’est à la recherche du « jusqu’où » que la réflexion tombe sur les caricatures… Je ne clos pas la discussion car ces choix là sont légions.

stock de docs…
le site du CLEMI sur le dessin de presse
LA lettre de Jean Jaures aux INSTITUTEURS (extraits)
histoire de caricature très catholique…
voilà ce que ça a donné quand en 2010 Plantu a dessiné un pape sodomisant un enfant…ARTICLE et le dénouement ICI… une autre conséquence : LA
pour ceux qui veulent se souvenir qu’avant Mahomet, les caricaturistes avaient un super sujet à leur porte : DIEU
articles du journal Dajar, de Beyrouth, Liban, sur le sujet :
COMMENT des dessins peuvent-ils devenir plus graves que des meurtres ? 30 octobre
Les DICTATURES du monde musulman ont entrainé l’islam dans leur faillite – 31 octobre
Sur le BOYCOTT des produits français – 24 octobre
Sur la VIOLENCE ISLAMISTE par un journal libanais – 17 octobre

La quantité nécessaire, la masse critique…

Voilà des années que les élèves me demandent la quantité minimale à fournir… Généralement ce ne sont pas des passionnés qui demandent cela. Jusque là, la réponse était connue car on avait l’expérience de ce bac.. Aujourd’hui les choses ont changé… Les épreuves se multiplient, elles n’ont pas le même programme en étendue : la 1ere épreuve porte sur 2 ou 3 parties du programme, la 2eme peut être un peu plus étendue, et la 3eme prend tout le programme de terminale, donc 6 ou 7 parties… La logique interne de cette progression est remarquable. On apprend en 1ere à gérer le temps et en terminale on le gère sur une quantité de savoir plus importante alors qu’on a moins de temps et de motivation….
L’histoire et la géo sont des matières, comme d’autres, en fait, dans lesquelles certains pour ne pas dire la majorité des discours évoquent des « bases », des « passages nécessaires ».. Cette vision est faussée : elle date de la perception de l’histoire et de la géo du XIXe quand on voulait transformer tout un chacun en encyclopédie. Or le métier de l’historien n’est pas encyclopédique. Un historien travaille sur une aspect des choses.. cela l’oblige à ratisser large, mais son intérêt n’est pas généraliste. Donc on nous fait croire que les élèves DOIVENT savoir… pourquoi plus la nuit des longs couteaux que la décennie de plomb en Algérie ???? Pourquoi TOUT SAVOIR des origines du fascisme quand la société reproduit les même erreurs 1 siècle après, confrontée à une autre forme de fascisme ??? Les fascistes ont fait du bien au patronat comme les islamistes ont été utilisés par le pouvoir pour calmer les banlieues… Bref ! Ma perspective est donc adapté au contexte dans lequel je suis. Je ne suis pas à la fac ni formateur, je suis juste face à des élèves qui passent une épreuve qui, de plus, est une nouveauté que l’on aborde avec la moitié de la préparation requise (puisque l’année de 1ere a été 1/2 année, et au lieu de 2 épreuves ils n’en ont eu qu’une…)
Voilà comment je peux donner mon point de vue aux élèves : Vous devez avoir suffisamment de connaissances pour rédiger un bon devoir, mais je ne veux pas non plus vous inonder de savoir car cela risquerait d’avoir pour effet de vous pousser à ne pas finir vos épreuves, si vous en avez trop à dire… C’est un juste équilibre que nous devons arriver à mettre en place je dirais presque de manière individuelle car ce que vous arriverez à placer sur la feuille en 1 heure, votre voisin ne le pourra pas forcément ou peut-être pourra-t-il davantage…. La limite que vous attendez de moi, en fait, c’est vous qui allez la trouver en faisant correspondre vos capacités de mémoire, votre capacité de traitement en épreuve…

tempête

Voilà une semaine que la société française a du mal à respirer.
On avait le Covid, les incivilités et le non respect des règles… On a aujourd’hui un prof massacré… La tempête verbiale a succédé à la stupeur du moment… comme toujours.. L’attentat fait taire d’abord. C’est le moment de réussite du terroriste. Je sais ce n’est pas correct de dire que le terroriste a réussi, mais c’est malheureusement un fait… Le terroriste qui arrive à tuer a réussi ce qu’il voulait faire, nous mettre dans la terreur. La Terreur c’est maintenant, quand vient le tsunami de commentaires, de condamnation, d’anathème, où les mots ne sont jamais assez forts, les idées jamais assez radicales pour condamner le radicalisme… Et la machine s’emballe ! Il faut sans doute être plus radical que le radical, ou peut-être même employer ses méthodes ? La barbarie contre la barbarie ? Le contre-terrorisme contre le terrorisme ? Les terroristes de tout poil se frottent les mains, ils ont réussi : nous sommes effrayés, divisés, on ne se comprend plus, on ne sait plus quoi faire, mesures de sécurité, grand discours aux élèves, grand moment de silence, grand-messe de cette ancienne fille aînée de l’Eglise qui glisse dans le bavardage ne sachant plus à quel saint se vouer….
Vous avez le choix : ne pas pouvoir réfléchir devant l’avalanche de paroles, ne pas chercher à réfléchir parce que cette situation n’est pas la votre, ne pas réfléchir parce que la faute est toujours loin (l’Etat, le système, la gauche, la droite ou autre…). Voilà quelques extraits de presse internationale pour stimuler la réflexion de ceux qui voudraient en avoir une….. EXTRAITS

ça y est

Oui, ça y est ! On y est … Depuis six mois que je n’avais plus vu une classe entière en cours, depuis 6 mois que je n’avais plus à corriger pour valider une progression, on est reparti.. Ailleurs, avec d’autres gens, dans d’autres lieux, d’autres conditions… Voilà donc les premières notes qui arrivent… Chacun va réagir selon ses chakras… L’important, en ces moments, et je lance le message dans le désert cybernétique pour que vous puissiez le récupérer, n’est pas le niveau de la note, le nombre de points qui vous séparent de la moyenne, de ce que vous attendiez, de ce que vous avez toujours eu comme notes, etc… Non l’important ce ne sont pas les chiffres, même les matheux vous le diront… Comme si les maths c’était des chiffres..! Non.. L’important c’est le rapport entre votre travail et ce que vous avez fait… La note ne donne qu’un idée, en plus d’un gars qui vient d’on sait pas où… Regardez l’effort fourni, ce que vous estimez avoir fait… C’est là que tout se joue… Que vous ayez 4, 8, 12 ou 18, l’important c’est ce que vous avez mis dedans pour arriver à ce résultat… Vous avez mis beaucoup vous avez 18, RAS. Vous avez rien mis vous avez 4, RAS ! Vous avez beaucoup investi et vous avez 8 ou 12, là vous faites le gueule… Et combien je vous comprends… C’est à ce moment là qu’il faut discuter.. Non pas pour racler 1 ou 2 points, mais pour comprendre quoi faire pour ne pas avoir trop de surprise… Voilà les possibilités :
1 – le cours n’est pas bien compris.. vous avez révisé juste vos notes, sans aller voir le cours, sans aller voir le manuel.. le cours pur jus de gaby.. ouais, si vous voulez.. Mais si vous n’avez pas compris…à quel endroit vous avez pu vous en apercevoir ???? Et puis gaby on comprend pas tout ce qu’il dit.. normal, il débarque, on a pas encore nos marques, on ne se connaît pas encore, on le teste…. mais finalement, même en Terminale c’est pas grave, vu le poids de l’épreuve en terminale.. En première, on stresse davantage, mais ça va venir, vu tout le travail qu’on vous propose dans toutes les matières à l’écrit…
2 – la rédaction est pas bonne… vous écrivez mal, votre style est difficile, ou l’écriture… C’est le français qui passe pas en fait…
3 – question d’organisation.. Soit le temps vous a manqué : c’est pas grave, vous vous débrouillerez mieux pour organiser ce temps la prochaine fois… Il suffit de faire le bilan de la séance de devoir… Soit vous avez des soucis pour organiser le propos : là je ne peux pas me prononcer de manière définitive : vous n’aviez qu’un chapitre à réviser, autant dire, une chance pour vous….Tout le monde ne l’a pas saisie d’ailleurs… Si vous avez éprouvé des difficultés pour organiser c’est aussi qu’on est au début… Et je ne veux pas attendre Novembre pour qu’on s’entraîne, ok ? Vous DEVEZ absolument réfléchir à comment votre « épreuve » s’est déroulée.. qu’elle ait eu 1 heure, 50 minutes ou 40 minutes, peu importe ! Si on vous a coupé le sifflet 1à minutes avant la fin et que vous étiez en train d’écrire la conclusion, tout va bien.. Si vous en étiez à la fin de l’intro, c’est autre chose.. S’organiser c’est pas simple.. Il y a ORGANISER, déjà c’est pas donné à tout le monde.. y a des recettes, des conseils, des « j’organise en 10 leçons »… Mais finalement cela revient à classer.. Aristote avait tellement raison ! Mais il y a aussi « S' ».. c’est à dire soi-même… à l’âge où on oscille entre le je-m’en-foutisme et le manque de confiance en soi… Quel beau programme !!!!

Et tout cela ne résout pas le problème de tout le monde… En effet certains vont penser que ce qu’ils ont produit valait le coup, tellement le coup que certains vont parfois jusqu’à demander à quelqu’un d’autre si « ça vaut pas mieux »…. Il est vrai que des passages entiers peuvent être interprétés de manière différente par des collègues différents.. Généralement ce sont les passages les plus mous : manque de vocabulaire, manque de précision.. Certains y voient des connaissances, d’autres de l’esbroufe.. Moi j’y vois pas grand chose… Un passage mou, c’est une note molle… entre 8 et 12… Pas mauvais, mais pas bon… ça cache tout genre de phénomènes : l’élève intéressé(e) qui a des soucis pour s’exprimer, le glandeur(euse) qui sait écrire, celui(celle) qui fraude mal… Bref un pataquès scolaire qui, personnellement, n’est pas ma tasse de thé.. Je préfère un élève complètement paumé à celui qui fait semblant, un désintéressé à un obséquieux et, de manière générale, le glandeur honnête à l’intelligent malhonnête… L’intérêt fondamental dans ce boulot c’est d’avoir affaire à des jeunes qui, pour la plupart , sont globalement moins tordus que les adultes.. Et ça se vérifie à chaque fois !!!

Eduquer au XXIe siècle

Avant d’enseigner quoi que ce soit à qui que ce soit, au moins faut-il le connaître. Qui se présente, aujourd’hui, à l’école, au collège, au lycée, à l’université ?

Ce nouvel écolier, cette jeune étudiante n’a jamais vu veau, vache, cochon ni couvée. En 1900, la majorité des humains, sur la planète, travaillaient au labour et à la pâture ; en 2011, la France, comme les pays analogues, ne compte plus qu’un pour cent de paysans. Sans doute faut-il voir là une des plus fortes ruptures de l’histoire, depuis le néolithique. Jadis référée aux pratiques géorgiques, la culture, soudain, changea. Celle ou celui que je vous présente ne vit plus en compagnie des vivants, n’habite plus la même Terre, n’a plus le même rapport au monde. Elle ou il n’admire qu’une nature arcadienne, celle du loisir ou du tourisme.

– Il habite la ville. Ses prédécesseurs immédiats, pour plus de la moitié, hantaient les champs. Mais, devenu sensible à l’environnement, il polluera moins, prudent et respectueux, que nous autres, adultes inconscients et narcisses. Il n’a plus la même vie physique, ni le même monde en nombre, la démographie ayant soudain bondi vers sept milliards d’humains ; il habite un monde plein.

– Son espérance de vie va vers quatre-vingts ans. Le jour de leur mariage, ses arrière-grands-parents s’étaient juré fidélité pour une décennie à peine. Qu’il et elle envisagent de vivre ensemble, vont-ils jurer de même pour soixante-cinq ans ? Leurs parents héritèrent vers la trentaine, ils attendront la vieillesse pour recevoir ce legs. Ils ne connaissent plus les mêmes âges, ni le même mariage ni la même transmission de biens. Partant pour la guerre, fleur au fusil, leurs parents offraient à la patrie une espérance de vie brève ; y courront-ils, de même, avec, devant eux, la promesse de six décennies ?

– Depuis soixante ans, intervalle unique dans notre histoire, il et elle n’ont jamais connu de guerre, ni bientôt leurs dirigeants ni leurs enseignants. Bénéficiant d ‘une médecine enfin efficace et, en pharmacie, d’antalgiques et d’anesthésiques, ils ont moins souffert, statistiquement parlant, que leurs prédécesseurs. Ont-ils eu faim ? Or, religieuse ou laïque, toute morale se résumait en des exercices destinés à supporter une douleur inévitable et quotidienne : maladies, famine, cruauté du monde. Ils n’ont plus le même corps ni la même conduite ; aucun adulte ne sut leur inspirer une morale adaptée.

– Alors que leurs parents furent conçus à l’aveuglette, leur naissance est programmée. Comme, pour le premier enfant, l’âge moyen de la mère a progressé de dix à quinze ans, les parents d’élèves ont changé de génération. Pour plus de la moitié, ces parents ont divorcé. Ils n’ont plus la même généalogie.

– Alors que leurs prédécesseurs se réunissaient dans des classes ou des amphis homogènes culturellement, ils étudient au sein d’un collectif où se côtoyent désormais plusieurs religions, langues, provenances et mœurs. Pour eux et leurs enseignants, le multiculturalisme est de règle. Pendant combien de temps pourront-ils encore chanter l’ignoble « sang impur » de quelque étranger ? Ils n’ont plus le même monde mondial, ils n’ont plus le même monde humain. Mais autour d’eux, les filles et les fils d’immigrés, venus de pays moins riches, ont vécu des expériences vitales inverses.

Bilan temporaire. Quelle littérature, quelle histoire comprendront-ils, heureux, sans avoir vécu la rusticité, les bêtes domestiques, la moisson d’été, dix conflits, cimetières, blessés, affamés, patrie, drapeau sanglant, monuments aux morts, sans avoir expérimenté dans la souffrance, l’urgence vitale d’une morale ?

– Leurs ancêtres fondaient leur culture sur un horizon temporel de quelques milliers d’années, ornées par l’Antiquité gréco-latine, la Bible juive, quelques tablettes cunéiformes, une préhistoire courte. Milliardaire désormais, leur horizon temporel remonte à la barrière de Planck, passe par l’accrétion de la planète, l’évolution des espèces, une paléo-anthropologie millionnaire. N’habitant plus le même temps, ils vivent une toute autre histoire.

– Ils sont formatés par les médias, diffusés par des adultes qui ont méticuleusement détruit leur faculté d’attention en réduisant la durée des images à sept secondes et le temps des réponses aux questions à quinze secondes, chiffres officiels ; dont le mot le plus répété est « mort » et l’image la plus représentée celle de cadavres. Dès l’âge de douze ans, ces adultes-là les forcèrent à voir plus de vingt mille meurtres.

– Ils sont formatés par la publicité ; comment peut-on leur apprendre que le mot relais, en français s’écrit « – ais », alors qu’il est affiché dans toutes les gares « – ay » ? Comment peut-on leur apprendre le système métrique, quand, le plus bêtement du monde, la SNCF leur fourgue des « s’miles » ?

Nous, adultes, avons doublé notre société du spectacle d’une société pédagogique dont la concurrence écrasante, vaniteusement inculte, éclipse l’école et l’université. Pour le temps d’écoute et de vision, la séduction et l’importance, les médias se sont saisis depuis longtemps de la fonction d’enseignement.

Critiqués, méprisés, vilipendés, puisque pauvres et discrets, même s’ils détiennent le record mondial des prix Nobel récents et des médailles Fields par rapport au nombre de la population, nos enseignants sont devenus les moins entendus de ces instituteurs dominants, riches et bruyants.

Ces enfants habitent donc le virtuel. Les sciences cognitives montrent que l’usage de la toile, lecture ou écriture au pouce des messages, consultation de Wikipedia ou de Facebook, n’excitent pas les mêmes neurones ni les mêmes zones corticales que l’usage du livre, de l’ardoise ou du cahier. Ils peuvent manipuler plusieurs informations à la fois.

Ils ne connaissent ni n’intègrent ni ne synthétisent comme nous, leurs ascendants. Ils n’ont plus la même tête.

– Par téléphone cellulaire, ils accèdent à toutes personnes ; par GPS, en tous lieux ; par la toile, à tout le savoir ; ils hantent donc un espace topologique de voisinages, alors que nous habitions un espace métrique, référé par des distances. Ils n’habitent plus le même espace.

Sans que nous nous en apercevions, un nouvel humain est né, pendant un intervalle bref, celui qui nous sépare des années soixante-dix. Il ou elle n’a plus le même corps, la même espérance de vie, ne communique plus de la même façon, ne perçoit plus le même monde, ne vit plus dans la même nature, n’habite plus le même espace. Né sous péridurale et de naissance programmée, ne redoute plus, sous soins palliatifs, la même mort. N’ayant plus la même tête que celle de ses parents, il ou elle connaît autrement.

– Il ou elle écrit autrement. Pour l’observer, avec admiration, envoyer, plus rapidement que je ne saurai jamais le faire de mes doigts gourds, envoyer, dis-je, des SMS avec les deux pouces, je les ai baptisés, avec la plus grande tendresse que puisse exprimer un grand-père, Petite Poucette et Petit Poucet. Voilà leur nom, plus joli que le vieux mot, pseudo-savant, de dactylo.

– Ils ne parlent plus la même langue. Depuis Richelieu, l’Académie française publie, à peu près tous les vingt ans, pour référence, le dictionnaire de la nôtre. Aux siècles précédents, la différence entre deux publications s’établissait autour de quatre à cinq mille mots, chiffres à peu près constants ; entre la précédente et la prochaine, elle sera d’environ trente mille. A ce rythme, on peut deviner qu’assez vite, nos successeurs pourraient se trouver, demain, aussi séparés de notre langue que nous le sommes, aujourd’hui, de l’ancien français pratiqué par Chrétien de Troyes ou Joinville. Ce gradient donne une indication quasi photographique des changements que je décris. Cette immense différence, qui touche toutes les langues, tient, en partie, à la rupture entre les métiers des années récentes et ceux d’aujourd’hui. Petite Poucette et son ami ne s’évertueront plus aux mêmes travaux. La langue a changé, le labeur a muté.

Mieux encore, les voilà devenus tous deux des individus. Inventé par saint Paul, au début de notre ère, l’individu vient de naître ces jours-ci. De jadis jusqu’à naguère, nous vivions d’appartenances : français, catholiques, juifs, protestants, athées, gascons ou picards, femmes ou mâles, indigents ou fortunés… nous appartenions à des régions, des religions, des cultures, rurales ou urbaines, des équipes, des communes, un sexe, un patois, la Patrie. Par voyages, images, Toile et guerres abominables, ces collectifs ont à peu près tous explosé.

Ceux qui restent s’effilochent. L’individu ne sait plus vivre en couple, il divorce ; ne sait plus se tenir en classe, il bouge et bavarde ; ne prie plus en paroisse ; l’été dernier, nos footballeurs n’ont pas su faire équipe ; nos politiques savent-ils encore construire un parti plausible ou un gouvernement stable ? On dit partout mortes les idéologies ; ce sont les appartenances qu’elles recrutaient qui s’évanouissent.

Cet nouveau-né individu, voilà plutôt une bonne nouvelle. A balancer les inconvénients de ce que l’on appelle égoïsme par rapport aux crimes commis par et pour la libido d’appartenance – des centaines de millions de morts –, j’aime d’amour ces jeunes gens.

Cela dit, reste à inventer de nouveaux liens. En témoigne le recrutement de Facebook, quasi équipotent à la population du monde. Comme un atome sans valence, Petite Poucette est toute nue. Nous, adultes, n’avons inventé aucun lien social nouveau. L’entreprise généralisée du soupçon et de la critique contribua plutôt à les détruire.

Rarissimes dans l’histoire, ces transformations, que j’appelle hominescentes, créent, au milieu de notre temps et de nos groupes, une crevasse si large et si évidente que peu de regards l’ont mesurée à sa taille, comparable à celles visibles au néolithique, à l’aurore de la science grecque, au début de l’ère chrétienne, à la fin du Moyen Age et à la Renaissance.

Sur la lèvre aval de cette faille, voici des jeunes gens auxquels nous prétendons dispenser de l’enseignement, au sein de cadres datant d’un âge qu’ils ne reconnaissent plus : bâtiments, cours de récréation, salles de classes, amphithéâtres, campus, bibliothèques, laboratoires, savoirs même… cadres datant, dis-je, d’un âge et adaptés à une ère où les hommes et le monde étaient ce qu’ils ne sont plus.(…)

Ne dites surtout pas que l’élève manque des fonctions cognitives qui permettent d’assimiler le savoir ainsi distribué, puisque, justement, ces fonctions se transforment avec le support et par lui. Par l’écriture et l’imprimerie, la mémoire, par exemple, muta au point que Montaigne voulut une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine. Cette tête vient de muter encore une fois. De même donc que la pédagogie fut inventée (paideia) par les Grecs, au moment de l’invention et de la propagation de l’écriture ; de même qu’elle se transforma quand émergea l’imprimerie, à la Renaissance ; de même, la pédagogie change totalement avec les nouvelles technologies. Et, je le répète, elles ne sont qu’une variable quelconque parmi la dizaine ou la vingtaine que j’ai citée ou pourrais énumérer.

Ce changement si décisif de l’enseignement – changement répercuté sur l’espace entier de la société mondiale et l’ensemble de ses institutions désuètes, changement qui ne touche pas, et de loin, l’enseignement seulement, mais aussi le travail, les entreprises, la santé, le droit et la politique, bref, l’ensemble de nos institutions – nous sentons en avoir un besoin urgent, mais nous en sommes encore loin.(…)

Oui, depuis quelques décennies je vois que nous vivons une période (…) semblable à la Renaissance qui vit naître l’impression et le règne du livre apparaître ; période incomparable pourtant, puisqu’en même temps que ces techniques mutent, le corps se métamorphose, changent la naissance et la mort, la souffrance et la guérison, les métiers, l’espace, l’habitat, l’être-au-monde.

Face à ces mutations, sans doute convient-il d’inventer d’inimaginables nouveautés, hors les cadres désuets qui formatent encore nos conduites, nos médias, nos projets adaptés à la société du spectacle. Je vois nos institutions luire d’un éclat semblable à celui des constellations dont les astronomes nous apprirent qu’elles étaient mortes depuis longtemps déjà.

Pourquoi ces nouveautés ne sont-elles point advenues ? Je crains d’en accuser les philosophes, dont je suis, gens qui ont pour métier d’anticiper le savoir et les pratiques à venir, et qui ont, ce me semble, failli à leur tâche. Engagés dans la politique au jour le jour, ils n’entendirent pas venir le contemporain. Si j’avais eu à croquer le portrait des adultes, dont je suis, ce profil eût été moins flatteur.

Je voudrais avoir dix-huit ans, l’âge de Petite Poucette et de Petit Poucet, puisque tout est à refaire, puisque tout reste à inventer. Je souhaite que la vie me laisse assez de temps pour y travailler encore, en compagnie de ces Petits, auxquels j’ai voué ma vie, parce que je les ai toujours respectueusement aimés.

Michel Serres, de l’Académie française (1930-2019), publié en 2011.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2011/03/05/eduquer-au-xxie-siecle_1488298_3232.html