prendre le temps

prendre le temps de réfléchir, je ne vois rien de plus anachronique aujourd’hui… Qui réfléchit dans tous les papiers qu’on nous met sous les yeux embués après ces attentats ? Chacun tire la couverture à soi et le manège continue. Il faut bien le dire, réfléchir n’est pas l’activité la plus répandue parmi nos contemporains, mais comme c’est mon métier, que je le fasse bien ou pas, je vais essayer de me mettre au travail. Voilà donc le résultat de cette réflexion…
L’assassinat d’un collègue clairement motivé par son activité pédagogique en fait un martyr de la cause, cela est évident et ne peut susciter aucune contradiction. Son activité est bien orientée vers la liberté d’expression : il n’est pas mort parce qu’il avait prêché la haine ou la discrimination. Là dessus on a du mal à ne pas crier avec la foule.
C’est en rentrant dans les détails que les choses se décantent… Qui de nous ne connaît un collègue vivant dans ces conditions ? Même si je suis très loin de ces conditions d’enseignement, je sais les difficultés autrement que par les infos des médias quand ça explose (information-spectacle à vomir.. mais manifestement, on aime ça !) . L’abandon de l’Etat est réel et les profs et instits se retrouvent parfois seuls représentants de cette « puissance publique », inexistante dans certains territoires… Cela crée des ambiances très spécifiques dans les établissements et je ne jetterais pas la pierre aux collègues qui ont peur.
Comment Samuel Paty a été repéré et ciblé ? Les réseaux sociaux ! Jusqu’à quand attendra-t-on pour brider ces outils de liberté/oppression… De telles armes aux mains de Hitler et Staline auraient assuré une tranquillité extraordinaire aux régimes totalitaires ! La diffusion à grande échelle du bavardage a un effet encore plus délétère que le comique sans limite : des affirmations de café du commerce sentant le pastis usagé deviennent des « opinions ». Quand on réfléchit avec la bouche, on n’affirme ni notre liberté ni notre dignité d’être humain. On ne voit pas monter une ambiance de méfiance où chacun est dans son réseau sans grande ouverture vers le tout autre, forcément dérangeant..
On n’en a pas fini de redéfinir encore et encore les contours de la laïcité. Qu’on soit bien d’accord, celle-ci a été une arme de lutte contre les catholiques à la fin du XIXe… Catholiques qui étaient partout dans le pouvoir, l’armée, etc… Mais depuis plus d’un siècle, après des combats idéologiques, mais aussi physiques, le catholicisme a accepté la laïcité, voire même la défend. Car pour un catholique, échanger son expérience sur Dieu avec quelqu’un d’une autre religion ne pose pas de problème. La lecture de la presse étrangère nous amène à constater qu’il en est de même chez les musulmans et dans les autres religions.La laïcité va plus loin que cette tolérance religieuse, certes ! Mais les derniers ouvrages du trio Ricard-André-Jollien nous montrent que l’on peut échanger sur sa vie spirituelle quelle que soit sa religion ou sa non-religion. Mais là encore, on ne parle pas d’ouverture spirituelle. La laïcité c’est ne pas prendre en compte les affaires religieuses dans les affaires légales. S’il y a des associations religieuses elles ne sont pas spécifiques par rapport aux autres associations réunies sur d’autres critères que le religieux…D’où le point suivant.
Peut-on vraiment parler de « droit au blasphème » ? Je considère cette expression comme le « droit au crime de lèse-majesté »… Je ne comprends pas qu’une autorité laïque pour qui la religion n’entre pas en ligne de compte, se mette à parler de blasphème… Insulter Jésus Christ, cela ne veut rien dire pour des gens qui n’y croient pas… D’ailleurs, qui réagit aux caricatures de Jésus ? Plus personne… Quand vous regardez de près, vous entendez les chrétiens dire, » non ça ne me fait pas rire », « c’est exagéré », « ils pourraient dessiner autre chose »… A-t-on parlé de blasphème lors de l’affaire de « la dernière tentation du Christ » ? Bien sur que non ! Seuls les croyants peuvent parler de blasphème. Pour les non croyants c’est une opinion, une insulte… Mais elle ne peut viser que les gens, pas la divinité !
Maintenant, le point de vue de la caricature ou de l’insulte est un autre sujet. Je n’ai jamais vraiment apprécié l’humour de Charlie… J’ai toujours trouvé qu’ils allaient trop loin, que les propos étaient outranciers… quand on parle des « caricatures de Mahomet », de quoi parle-t-on..? De ce Mahomet dessiné par Cabu qui se prend la tête dans les mains en disant « c’est dur d’être aimé par des cons ».. J’avoue, celle là me plaît beaucoup.. Et on pourrait la décliner avec Jésus, Moïse, Marx, Rousseau, De Gaulle etc…Parle-t-on de ce personnage enturbanné, nu avec une étoile dans le cul ???? Je dois avouer la difficulté à rire devant ce cul étoilé, qu’il ait un turban, une kippa, ou une croix sur la tête. Donc je suis très circonspect avec cet humour anarcho-libertaire qui existe depuis fort longtemps, qui est presque une tradition urbaine voire parisienne. Et ce n’est pas parce que au milieu d’une foule d’illustration à faire vomir, se cache à l’occasion une idée géniale, que je vais être un adhérent fervent…N’empêche… Aucune sorte d’excuse ou de prétexte là dedans : l’humour de Charlie ne me plaît pas mais Charlie a le droit de dessiner ce qu’il veut, c’est la liberté d’expression.
Cette liberté d’expression n’est pas totale : elle est , comme toute liberté, bornée par la loi : pas d’appel au meurtre, pas d’appel à la discrimination. Si les caricatures correspondent à une discrimination, ça se plaide et ça a été fait. Je ne vois pas en quoi dessiner les couilles de Mahomet, ou de Jésus, ou de Moïse ou de Vishnu peut faire avancer les affaires ??? D’ailleurs, insulter le président de la République ou sa femme ou le maire ou quiconque, je ne vois pas non plus en quoi ça peut faire avancer les choses… que ce soit la situation politique ou même la liberté… Insulter est un droit… Dans la rue, insulter c’est le début d’une bagarre. En conférant à l’insulte le droit d’expression, je ne sais pas quel chemin on prend… La liberté d’expression est-ce la liberté d’insulter ? Oui ! Dans la rue ça se termine en baston, et c’est ça que font les nazislamistes : « tu parles mal, tu mérites la mort ». Ce qui se passe dans la rue, n’est pas forcément acceptable, on voit la nuance : on peut insulter, mais on peut pas mal réagir.. alors que l’insulte est faite pour humilier l’autre, on ne laisse pas à l’autre la possibilité de réagir avec la violence initiale qui vient de la rue. De ce point de vue, on est en pleine « démocratisation » : les habitudes de la rue pénètrent les habitudes des « caves » comme disait Audiard… La liberté d’expression, du point de vue de ma pratique, c’est le respect de l’opinion personnelle. Pouvoir dire que les décisions prises ne sont pas les bonnes, que les idées à la mode sont dénuées d’intérêt, c’est laisser chacun exprimer son idée. Si dans un établissement, on ne peut pas dire que le Coran a été réuni un siècle après la mort de Mahomet, que ces textes sacrés, comme tous les autres textes sacrés, ont une histoire, un contexte, des interprétations variables… Là, pour le coup, il faut faire la révolution… Mais ce n’est pas en disant que Mahomet aille se faire enculer qu’on fera la révolution : ce n’est pas la révolution, ça, c’est de la provocation. Et la provocation c’est ingérable.. la révolution aussi d’ailleurs ! Devant le montée de l’extrémisme religieux, on doit aider les victimes, les premières victimes qui sont les musulmans eux-mêmes : discuter avec eux, leur donner des lieux pour développer la critique des textes, prier avec eux, pourquoi pas…. Cela se retrouve dans ma pratique professionnelle…
Car je dois enseigner la liberté d’expression, c’est mon métier. D’ailleurs, c’est le seul moment où on se souvient que l’école n’a pas été créée pour former des ingénieurs, mais pour former des citoyens… Avec des épreuves d’HG qui ne comptent que pour 5% du bac, on est en pleine hypocrisie : les valeurs c’est pour les médias, à l’école gardons que ce qui est utile, les maths et la physique… J’aime à penser que si on stressait moins pour les études-formations et qu’on se concentrait plus sur études-citoyenneté, on en serait pas là…. La liberté d’expression, bien entendu ce sont des choix pédagogiques. Mais c’est avant tout une attitude générale. Le prof (attention caricature) ancien premier de la classe, qui a bien réussi ses concours, qui a bien été humilié par ses enseignants universitaires, qui a réussi à s’en sortir parce qu’il est bon, que fera-t-il ? Il reproduira le schéma de l’école où celui qui sait pose les questions aux ignorants.. Et les humilie ! Et l’histoire géo est la meilleure matière pour cela : comment ? tu ignores où est Vaduz ? Samuel Paty n’était pas de ce style là, les témoignages de ses élèves l’ont bien mis en avant : ouvert, investi, à l’écoute… Manifestement, le stade 0 de la liberté d’expression c’est de soi-même l’établir dans sa classe… Et ce n’est pas facile dans un établissement abandonné par la République. Mais ce n’est pas évident non plus dans un établissement où sont scolarisés les fils de ministres ou de notables… La tension sociale existe partout, et dans les catégories sociales plus aisées, d’autres freins existent, d’autres tabous existent… Ce n’est pas parce que c’est plus facile, que l’on a rien à faire… Être ouvert aux réflexions des élèves, à leurs erreurs, c’est le début. C’est implanter non pas des principes mais des pratiques. On a tous à le faire dans nos classes. Et j’ose croire qu’on le fait à peu près tous ! Au delà de cette ambiance que l’on peut ou pas créer (parce que les élèves et l’ambiance globale le permettent ou non), on a des choix pour aborder les sujets… Samuel Paty a choisi les caricatures (mais notez bien que personne ne nous les as montré, les caricatures de Mahomet, il y en a des tonnes sur google images) pour son travail sur la liberté d’expression, et ça devait bien marcher puisque ce n’était pas la première fois qu’il les montrait. Je n’aurais pas fait ces choix là. Par peur ? Si vous voulez le croire, croyez le ! Mon avis est déjà écrit plus haut : je n’apprécie pas cette entrée dans le sujet. Je sais que dans les choses humaines, y compris la médecine, les extrêmes permettent souvent de comprendre les situations qui le sont moins… Donc c’est à la recherche du « jusqu’où » que la réflexion tombe sur les caricatures… Je ne clos pas la discussion car ces choix là sont légions.

stock de docs…
le site du CLEMI sur le dessin de presse
LA lettre de Jean Jaures aux INSTITUTEURS (extraits)
histoire de caricature très catholique…
voilà ce que ça a donné quand en 2010 Plantu a dessiné un pape sodomisant un enfant…ARTICLE et le dénouement ICI… une autre conséquence : LA
pour ceux qui veulent se souvenir qu’avant Mahomet, les caricaturistes avaient un super sujet à leur porte : DIEU
articles du journal Dajar, de Beyrouth, Liban, sur le sujet :
COMMENT des dessins peuvent-ils devenir plus graves que des meurtres ? 30 octobre
Les DICTATURES du monde musulman ont entrainé l’islam dans leur faillite – 31 octobre
Sur le BOYCOTT des produits français – 24 octobre
Sur la VIOLENCE ISLAMISTE par un journal libanais – 17 octobre

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